Treize millions de kilos de pêches expédiés en une seule saison. Un marché drômois qui pesait sur les cours des Halles de Paris. Une fleur d’or gravée dans le blason communal.

De 1890 aux années 1950, Saint-Rambert-d’Albon fut le premier marché aux pêches de France. Cette épopée n’est pas née d’un hasard : elle prolonge une histoire nationale, née à Versailles, épanouie sur les murs de Montreuil, et que le chemin de fer a fini par faire basculer vers la vallée du Rhône.

Découvrons comment notre commune en est devenue le cœur battant.


D’où vient la pêche que nous mangeons aujourd’hui ?

La pêche n’a rien d’un fruit indigène français : c’est une voyageuse venue de Chine par la route de la Soie.

Prunus persica est cultivée en Chine depuis plusieurs millénaires. Les archéologues ont mis au jour des noyaux sur des sites de la dynastie Shang, entre le XVIe et le XIe siècle avant notre ère. Pour les Chinois, la pêche était le fruit d’immortalité.

L'épopée de la pêche, acte I : de Montreuil à Saint-Rambert
L’épopée de la pêche, acte I : de Montreuil à Saint-Rambert

De Chine, le fruit chemine jusqu’en Perse. C’est de là que vient son nom latin : malum persicum, la « pomme de Perse ». Le français « pêche » en est l’héritier direct.

La tradition attribue son introduction en Europe aux conquêtes d’Alexandre le Grand, au IVe siècle avant notre ère. La diffusion réelle fut sans doute plus progressive. Ce qui est avéré, en revanche, c’est que les Romains la cultivaient activement : on en a retrouvé des noyaux sur des sites gallo-romains français.

Au Moyen Âge, la pêche reste un fruit rare, réservé aux monastères et aux seigneurs. Il faudra attendre le XVIe siècle pour qu’elle s’invite sur les étals. La Renaissance lance les premières sélections variétales sérieuses : le fruit cesse d’être une curiosité, il devient un marqueur social.


Comment Louis XIV a-t-il fait de la pêche un fruit royal ?

En confiant à Jean-Baptiste de La Quintinie la création du Potager du Roi, où la culture fruitière française atteint son plus haut degré de raffinement.

Jean-Baptiste de La Quintinie, cultive plusieurs dizaines de variétés au Potager du Roi, achevé en 1683
Jean-Baptiste de La Quintinie, cultive plusieurs dizaines de variétés au Potager du Roi, achevé en 1683

Nommé directeur des jardins fruitiers et potagers des maisons royales, La Quintinie (1626-1688) conçoit et réalise le Potager du Roi entre 1678 et 1683, à la demande de Louis XIV, sur un ancien marécage surnommé « l’étang puant ». Neuf hectares, un million de livres, cinq ans de travaux et des milliers d’ouvriers.

Le jardin est un laboratoire autant qu’un garde-manger : La Quintinie y perfectionne les techniques de taille et de production forcée, obtenant des fraises fin mars, des figues en juin, des asperges en décembre.

Les noms de variétés de l’époque chantent encore : Grosse Mignonne, Belle de Chevreuse, Belle de Vitry, Téton de Vénus.

C’est dans ce sillage que se diffuse l’invention qui va bouleverser l’arboriculture européenne : la culture en espalier, l’arbre palissé contre un mur qui lui restitue la chaleur du jour.


Pourquoi Montreuil fut-elle la capitale française de la pêche ?

Parce que son sous-sol regorgeait de gypse, donc de plâtre bon marché — et que le plâtre stocke la chaleur.

À quelques kilomètres à l’est de Paris, sur le plateau de Montreuil, une révolution agricole prend forme dès le XVIIe siècle. Les horticulteurs érigent des murs enduits de plâtre, hauts de 2,70 mètres, délimitant des parcelles étroites orientées nord-sud.

Pourquoi Montreuil fut-elle la grande capitale française de la pêche ?
Pourquoi Montreuil fut-elle la grande capitale française de la pêche ?

Le principe est d’une simplicité redoutable. Les murs accumulent l’énergie solaire le jour et la restituent la nuit. Dans ces parcelles closes, protégées par des toitures amovibles contre les pluies de printemps et par des paillassons déroulants pendant les nuits froides, la température dépassait couramment de 8 à 12 °C celle de l’extérieur.

On produisait ainsi, sous le climat parisien, des pêches dignes du Midi. Et de belle taille : les meilleurs horticulteurs montreuillois obtenaient des fruits de plus de 400 grammes.

La technique de palissage s’appelle le « palissage à la loque » : les branches sont fixées au mur par des bandelettes de tissu clouées dans l’enduit. L’arbre, contraint, donne son meilleur.

L’apogée : 320 hectares et 17 millions de fruits

L’ascension de Montreuil est spectaculaire. Selon la Ville de Montreuil, les murs à pêches couvrent à leur apogée, dans la seconde moitié du XIXe siècle, plus d’un tiers de la commune — soit 320 hectares, plus de 300 km de murs et environ 600 km de linéaires en exploitation. La culture déborde sur Rosny, Romainville, Bagnolet, Fontenay.

En 1870, année de production record, on estime à 17 millions le nombre de fruits récoltés.

Détail savoureux, rapporté par les historiens du site : ce labyrinthe de murs était si dense que les troupes prussiennes préférèrent contourner Montreuil lors du siège de Paris, cette même année 1870.

Les grands horticulteurs — Alexis Lepère (1799-1883) le premier, auteur d’une Pratique raisonnée de la taille du pêcher qui fera autorité — créent des variétés qui feront le tour du monde. Prince of Wales, Grosse Mignonne : plusieurs sont encore cultivées aujourd’hui.

Des pêches pour le Tsar et la reine d’Angleterre

La renommée des « Montreuils » — le mot désigne à la fois les horticulteurs et leurs fruits — dépasse largement Paris. Aux Halles centrales, le « Ventre de Paris » de Zola, les pêches montreuilloises ont leur propre emplacement réservé.

Les fruits sont d’abord transportés à dos d’homme, les femmes portant les paniers sur la tête depuis la banlieue. Puis viennent les charrettes, les premiers tramways.

La clientèle est de légende : la reine d’Angleterre, les cours de Vienne et de Saint-Pétersbourg, jusqu’à la table du Tsar. Certaines séries portaient même des marques à l’effigie des souverains, obtenues par un procédé de marquage du fruit sur l’arbre.

Zola, dans Le Ventre de Paris, immortalise ces fruits en évoquant « les Montreuil rougissantes ».


Le paradoxe ferroviaire : quand le train tue Montreuil

L’outil qui aurait dû consolider le règne montreuillois s’est retourné contre lui.

Dès les années 1880, les trains ramènent les pêches du Midi vers Paris. Plus précoces grâce au soleil méditerranéen, moins chères grâce à la culture en plein champ, elles arrivent aux Halles avant même que les pêchers palissés de Montreuil n’aient mûri.

La concurrence est foudroyante. Montreuil se reconvertit vers la poire, la pomme, puis la floriculture. L’urbanisation grignote le reste. En 2006, il ne subsistait plus que 17 km de murs, fortement dégradés, sur les 300 km d’origine ; 8,5 hectares ont été classés au titre des sites et paysages en 2003, et plusieurs associations œuvrent aujourd’hui à leur sauvegarde.

Ce que Montreuil perd, la vallée du Rhône va le gagner. Et une petite commune drômoise, jusque-là inconnue des Parisiens, se trouve au bon endroit, au bon moment, sur la bonne ligne.


Comment le phylloxéra a-t-il fait naître la pêche drômoise ?

En détruisant le vignoble, il a contraint les coteaux de la Drôme des collines à se reconvertir dans l’arboriculture.

 Entre 1863 et 1900, le phylloxéra ravage le vignoble français.
Entre 1863 et 1900, le phylloxéra ravage le vignoble français.

Dans les années 1860, la Drôme des collines ne produit pas de pêches, ou si peu. Les coteaux du nord du département sont couverts de vignes. La Valloire — Vallis Aurea, la « vallée d’or » — produit du vin, des céréales, quelques vergers dispersés.

Puis arrive la catastrophe. Entre 1863 et 1900, le phylloxéra (Daktulosphaira vitifoliae), puceron venu d’Amérique du Nord, ravage le vignoble français. Les ceps drômois n’y résistent pas. Les vignerons, ruinés, doivent choisir : abandonner ou reconvertir.

La reconversion sera massive. Les sols alluviaux de la Valloire, riches et drainants, se révèlent parfaitement adaptés à l’arboriculture. Pêchers, abricotiers, cerisiers, poiriers prennent la place des ceps morts.

Le même basculement s’opère à quelques kilomètres, autour de Moras-en-Valloire, où les poiriers remplacent la vigne — donnant naissance à la poire de la Valloire, aujourd’hui Site Remarquable du Goût.

Un terroir d’eau et de soleil

La Valloire possède un atout décisif : l’eau. Le Rhône borde son flanc ouest. L’Oron et les Collières descendent des coteaux et irriguent la plaine. Captées et canalisées de longue date, leurs eaux deviennent vitales pour les vergers.

Le climat cumule les bonnes conditions : étés chauds et secs qui concentrent les sucres, hivers assez froids pour assurer la dormance des pêchers, pluviométrie raisonnable au printemps et à l’automne. La vallée s’ouvre au sud et se trouve protégée des vents froids par le relief ardéchois à l’ouest et le Vercors à l’est.

Épinouze, commune voisine, est considérée par les sources arboricoles locales comme le berceau drômois de la culture de la pêche. Les premières plantations s’y installent dans la seconde moitié du XIXe siècle. De là, techniques et variétés se diffusent à Anneyron, Saint-Sorlin-en-Valloire, Manthes, Lapeyrouse-Mornay — et bien sûr Saint-Rambert-d’Albon.

Épinouze, commune voisine, est considérée par les sources arboricoles locales comme le berceau drômois de la culture de la pêche.
Épinouze, berceau drômois de la culture de la pêche.

Mais pour qu’un verger rambertois devienne autre chose qu’un verger local, il manque une pièce maîtresse : une ligne de chemin de fer.


Qu’est-ce qui a fait de Saint-Rambert le carrefour ferroviaire idéal ?

Trois lignes, une rotonde et trois cents cheminots — en quinze ans seulement.

En 1855, le train atteint Saint-Rambert-d’Albon. Les sources divergent légèrement sur la date exacte : le tronçon Vienne-Valence est ouvert le 17 janvier, tandis que la mise en service de la section complète Lyon (La Guillotière) – Valence par la Compagnie du chemin de fer de Lyon à la Méditerranée intervient le 16 avril. Dans les deux cas, la même année scelle le destin de la commune.

Qu'est-ce qui a fait de Saint-Rambert le carrefour ferroviaire idéal ?
Qu’est-ce qui a fait de Saint-Rambert le carrefour ferroviaire idéal ?

La gare rambertoise n’est alors qu’une halte parmi d’autres sur le grand axe Nord-Sud — un simple baraquement de bois avec des quais rudimentaires. Elle ne va le rester qu’un an et demi.

1856 : Saint-Rambert devient gare de bifurcation

Le 5 novembre 1856, la section de Saint-Rambert à Rives est ouverte par la Compagnie du chemin de fer de Saint-Rambert à Grenoble. Cinquante-cinq kilomètres à travers la plaine de Beaurepaire et la Bièvre.

C’est un événement considérable : cette ligne sera la première à atteindre Grenoble. Prolongée le 10 juillet 1857 jusqu’à Piquepierre, sur la commune de Saint-Martin-le-Vinoux, où une gare provisoire attend la construction d’un pont sur l’Isère, elle voit le premier train entrer en gare de Grenoble le 1er juillet 1858. Elle devance ainsi la liaison directe depuis Lyon, ouverte en 1862.

Gare de bifurcation de Saint-Rambert-d'Albon
Gare de bifurcation de Saint-Rambert-d’Albon

Saint-Rambert devient ce que les cheminots appellent une gare de bifurcation. Deux lignes s’y croisent. On y change de train. On y redistribue les marchandises. Le bâtiment voyageurs en dur, celui-là même qui sera reconstruit à l’identique après-guerre, est élevé en 1858.

1860 : Napoléon III et Eugénie montent à bord

L’inauguration officielle de la ligne a lieu en 1860. Elle n’est pas anodine : Napoléon III effectue en personne le trajet Saint-Rambert-d’Albon → Grenoble avec l’impératrice Eugénie, consacrant solennellement la première liaison ferroviaire de la capitale dauphinoise.

1860 : Napoléon III et Eugénie montent à bord
1860 : Napoléon III et Eugénie montent à bord

Pour Saint-Rambert, c’est une double consécration. La commune est à la fois porte d’entrée ferroviaire du Dauphiné et point d’origine d’une ligne honorée par le souverain. Cette même année 1860, le 20 mai, elle est détachée de la municipalité d’Albon pour former une commune distincte : le rail a littéralement fait naître la ville.

La compagnie, rebaptisée Compagnie des chemins de fer du Dauphiné en 1857, est absorbée par la puissante Compagnie Paris-Lyon-Méditerranée à la fin des années 1850. Saint-Rambert entre dans le réseau de la plus grande compagnie ferroviaire française.

1869 : l’embranchement vers Annonay

Le 29 octobre 1869, le PLM ouvre à l’exploitation un nouvel embranchement entre Saint-Rambert-d’Albon et Annonay — premier tronçon de la future ligne de Firminy à Saint-Rambert-d’Albon, destinée à relier le bassin houiller stéphanois à la vallée du Rhône.

1869 : l'embranchement vers Annonay et Firminy
1869 : l’embranchement vers Annonay et Firminy

Le charbon rejoint désormais le fleuve à moindre coût. Et les fruits de la Valloire peuvent filer vers Saint-Étienne et Lyon.

La rotonde : cœur vapeur du nœud rambertois

Comme beaucoup de grandes gares PLM, Saint-Rambert-d’Albon possédait une rotonde. Ce bâtiment semi-circulaire, aujourd’hui disparu, abritait les voies rayonnantes d’entretien des locomotives à vapeur ; un pont tournant permettait de les orienter vers l’une ou l’autre des voies de remisage.

La rotonde : cœur vapeur du nœud rambertois
La rotonde : cœur vapeur du nœud rambertois

La rotonde symbolisait la puissance ferroviaire de la commune. Elle employait une partie des quelque trois cents cheminots que la gare occupait grâce à sa position au croisement de l’axe Nord-Sud et de l’axe Est-Ouest. Elle a vraisemblablement été démolie dans les années 1970-1980, avec l’abandon de la traction vapeur.

Dans les années 1880-1890, avec trois lignes, une rotonde, des quais de marchandises et plusieurs centaines de cheminots, Saint-Rambert est prête à devenir la capitale d’un royaume fruitier.

La rotonde : cœur vapeur du nœud rambertois
Reconstitution de La rotonde en miniature par ADIMIN. Crédit Photo : ADIMIN

Comment les pêches de Saint-Rambert arrivaient-elles à Paris le lendemain ?

Par un ballet quotidien réglé à l’heure du train de nuit.

À partir des années 1890, chaque été, la cueillette commence à l’aube, dans la fraîcheur relative des vergers. Les pêches sont cueillies à pleine maturité, duvet intact, déposées avec précaution dans des cagettes de bois léger, empilées sur des charrettes tirées par des chevaux.

Cagette de pêches

À la mi-journée, les charrettes convergent vers deux points : le marché aux fruits et la gare.

Le marché aux fruits : une place devenue bourse nationale

Pendant des décennies, le marché se tient en plein air, sur les places du centre. Négociants, courtiers et expéditeurs s’y retrouvent chaque matin d’été. Ils achètent les lots, fixent les cours, préparent les expéditions. Les hôtels et restaurants de la commune prospèrent grâce à cette activité.

En 1936, le maire Fernand Berthon (1877-1962) offre au marché une infrastructure digne de son importance nationale. Le marché existe depuis les années 1890 : il ne s’agit pas de le créer, mais de lui donner un cadre. La commune aménage une place neuve et vaste — l’actuelle place du 8 Mai 1945 — avec surface goudronnée, zones de stationnement pour camions et charrettes, points d’eau et organisation rationnelle des emplacements. La place sera encore réfectionnée en 1957, à la fin du mandat Berthon.

Le marché aux fruits : une place devenue bourse nationale
Le marché aux fruits : une place devenue bourse nationale

Cette même année 1936, le ministre des Colonies Marius Moutet vient présider à Saint-Rambert-d’Albon la Journée nationale de la pêche, le 2 août. L’événement est rapporté par L’Ouest-Éclair du 3 août et par le Journal des débats politiques et littéraires du 4 août.

1936, le ministre des Colonies Marius Moutet vient présider à Saint-Rambert-d'Albon la Journée nationale de la pêche.
1936, le ministre des Colonies Marius Moutet vient présider à Saint-Rambert-d’Albon la Journée nationale de la pêche.

Le contenu du discours ministériel a de quoi surprendre : Moutet y parle surtout de la gravité de la situation internationale et des événements d’Espagne, appelant de ses vœux un soutien britannique au maintien de la paix. Nous sommes deux semaines après le début de la guerre civile espagnole. Mais sa seule présence suffit à signifier ce que chacun sait déjà : Saint-Rambert compte parmi les grandes capitales fruitières françaises.

De la cagette au wagon PLM

À la gare, les cagettes sont rapidement chargées. Le train de nuit part en fin d’après-midi. Il descend la vallée du Rhône, remonte la Saône, franchit la Bourgogne, atteint Paris au petit matin.

Les pêches cueillies la veille en Valloire sont aux Halles centrales avant l’aube, prêtes pour l’ouverture des négociants parisiens. Certains wagons continuent vers le nord — Bruxelles, Amsterdam, les grandes métropoles allemandes. La pêche de Saint-Rambert-d’Albon devient un produit d’exportation.


L’ingéniosité rambertoise : Louis Sabatier et le tracteur « Le Pratique »

Une réponse locale à un problème national : les chevaux manquent, les tracteurs américains sont trop gros.

Dans l’immédiat après-guerre, les petites exploitations de la Valloire cherchent une alternative. Les tracteurs importés dans le cadre du Plan Marshall sont trop puissants, trop chers, mal adaptés aux parcelles drômoises. Un garagiste rambertois va apporter la solution.

Louis Sabatier (1896-1975) est installé à Saint-Rambert-d’Albon depuis 1922. Il met au point un tracteur léger, robuste et abordable : « Le Pratique », motorisé par un bloc Citroën 4 cylindres de 1 911 cm³ développant 25 chevaux. Parfait pour les vergers, les charrettes de cagettes, les petites parcelles.

Plus de 2 500 exemplaires sont produits entre 1945 et 1960, d’abord à Saint-Rambert-d’Albon, puis à Puteaux sous licence Técalémit. Pendant que les wagons PLM emportent les pêches vers Paris, les tracteurs Sabatier équipent les vergers de toute la région.

Saint-Rambert n’est donc pas qu’un nœud ferroviaire : c’est aussi un petit pôle industriel qui soutient son propre âge d’or fruitier.

La marque disparaît en 1969. Moins de trois cents tracteurs subsistent aujourd’hui en Europe, recherchés par les collectionneurs. Un recensement lancé en 2009 par Maurice Gilibert, cousin éloigné de la famille, en a identifié plus de deux cents ; le premier rassemblement national s’est tenu à Vernioz (Isère) le 28 août 2011.


Les volumes qui racontent une épopée

De 5 millions de kilos en 1932 à plus de 13 millions au milieu des années 1950.

Les sources locales convergent sur ces chiffres. En 1932, la gare de Saint-Rambert expédie environ 5 millions de kilos de pêches par rail. Le volume ne cesse de croître, malgré la crise, malgré la guerre. Au milieu des années 1950, les expéditions atteignent plus de 13 millions de kilos par saison, rail et route confondus.

Archives municipales, travaux historiques rambertois et données ferroviaires convergent sur un constat : entre 1890 et les années 1950, Saint-Rambert-d’Albon s’impose comme le premier marché aux pêches de France au critère des volumes expédiés, avec une influence reconnue sur les cours pratiqués aux Halles de Paris.

Dans les bureaux des négociants parisiens, le nom de Saint-Rambert devient synonyme de qualité fruitière. Une commune de quelques milliers d’habitants pèse sur le marché national.


Saint-Rambert au zénith

Les vergers de la Valloire sont en pleine production. Rhoda-Coop, coopérative fruitière née en 1943, commence à structurer la filière. La gare, reconstruite en 1956 après sa destruction par les troupes allemandes dans la nuit du 30 au 31 août 1944, reprend son service. Les trains de pêches partent chaque été vers Paris, Lille, Bruxelles, Francfort. La place du marché vibre chaque matin d’été. Dans les ateliers Sabatier, les tracteurs sortent par dizaines.

Treize millions de kilos de pêches cette année-là. L’une des capitales françaises du fruit est drômoise.

Personne, à Saint-Rambert, n’imagine alors que depuis les années 1920, un petit insecte discret — la Lyda du pêcher — prépare silencieusement la fin de l’épopée. Personne ne sait encore que la concurrence espagnole, la grande distribution, l’uniformisation des variétés et l’urbanisation vont, en quelques décennies, changer la face du royaume fruitier rambertois.

la lyda du pêcher
la lyda du pêcher

Mais ceci, ami lecteur, est une autre histoire.

Lire l’acte II — « Le déclin, l’héritage et sept chantiers pour demain »


Points clés à retenir de l’acte I

  • La pêche (Prunus persica) est originaire de Chine, cultivée depuis plusieurs millénaires. Son nom vient du latin malum persicum, « pomme de Perse ».
  • Le Potager du Roi est créé entre 1678 et 1683 à Versailles par Jean-Baptiste de La Quintinie (1626-1688), à la demande de Louis XIV.
  • Montreuil fut la capitale française de la pêche au XIXe siècle : 320 hectares, plus de 300 km de murs, environ 600 km de linéaires cultivés, et 17 millions de fruits en 1870.
  • La gare de Saint-Rambert-d’Albon est mise en service en 1855 sur l’axe Paris-Lyon-Marseille.
  • Le 5 novembre 1856, l’ouverture de la section vers Rives fait de la gare rambertoise le point d’origine de la première liaison ferroviaire vers Grenoble, atteinte le 1er juillet 1858.
  • En 1860, Napoléon III et l’impératrice Eugénie inaugurent officiellement cette ligne. La même année, le 20 mai, Saint-Rambert-d’Albon devient une commune distincte d’Albon.
  • Le phylloxéra (1863-1900) ruine les vignes drômoises ; les coteaux sont reconvertis en vergers, Épinouze faisant figure de berceau local de la pêche.
  • En 1932, la gare expédie 5 millions de kilos de pêches ; au milieu des années 1950, plus de 13 millions par saison.
  • Louis Sabatier (1896-1975) produit à Saint-Rambert plus de 2 500 tracteurs « Le Pratique » entre 1945 et 1960.

Marché aux fruits de Saint-Rambert-d’Albon au début du XXe siècle, cagettes de pêches et charrettes

Questions fréquentes

Pourquoi Saint-Rambert-d’Albon a-t-elle une fleur de pêcher sur son blason ? Le blason, tel qu’il figure à l’Armorial de France (notice mise à jour le 9 avril 2017), se lit : « Taillé : au 1er de gueules à la fleur de pêcher d’or, boutonnée du champ, au 2e d’azur au dauphin d’or. » La fleur d’or rend hommage à l’âge d’or fruitier de la commune, premier marché aux pêches de France de 1890 aux années 1950 ; le dauphin rappelle l’appartenance au Dauphiné.

Quand Saint-Rambert-d’Albon fut-elle le premier marché aux pêches de France ? De 1890 aux années 1950, soit environ soixante ans. En 1932, la gare expédie 5 millions de kilos ; au milieu des années 1950, plus de 13 millions par saison, rail et route confondus.

Pourquoi Montreuil a-t-elle perdu sa domination sur la pêche au XIXe siècle ? Paradoxalement, à cause du chemin de fer. Dès les années 1880, les pêches du Midi arrivent aux Halles de Paris avant la maturité des pêchers palissés montreuillois. Plus précoces, moins chères, elles s’imposent. Montreuil se reconvertit vers la poire, la pomme et la floriculture.

Que reste-t-il des murs à pêches de Montreuil aujourd’hui ? Très peu au regard des 300 km d’origine : en 2006, 17 km de murs subsistaient, fortement dégradés. Un ensemble de 8,5 hectares a été classé au titre des sites et paysages en 2003, et plusieurs associations montreuilloises travaillent à leur restauration et à leur mise en valeur.

Quand Napoléon III est-il venu à Saint-Rambert-d’Albon ? En 1860, pour l’inauguration officielle de la ligne vers Grenoble. L’empereur et l’impératrice Eugénie effectuent le trajet depuis Saint-Rambert. La ligne était ouverte depuis novembre 1856 jusqu’à Rives et atteignait Grenoble depuis juillet 1858.

Quel rôle a joué le phylloxéra dans l’essor de la pêche drômoise ? Entre 1863 et 1900, il détruit le vignoble drômois. Les vignerons ruinés reconvertissent massivement leurs coteaux en vergers. Les sols alluviaux de la Valloire, irrigués par le Rhône, l’Oron et les Collières, se révèlent idéaux pour la pêche. Épinouze en est le berceau local.

Un ministre est-il venu à Saint-Rambert pour la pêche ? Oui. Le 2 août 1936, Marius Moutet, ministre des Colonies du Front populaire et député de la Drôme, préside la Journée nationale de la pêche à Saint-Rambert-d’Albon. Fait notable : son discours porta surtout sur la situation internationale et sur la guerre civile espagnole, alors dans ses toutes premières semaines.

Qu’est-ce qu’une rotonde ferroviaire ? Un bâtiment circulaire ou semi-circulaire équipé d’un pont tournant, où les locomotives à vapeur étaient entretenues, ravitaillées et réparées. Saint-Rambert-d’Albon en possédait une, aujourd’hui disparue, vraisemblablement démolie dans les années 1970-1980.

Qui était Louis Sabatier et qu’est-ce que le tracteur « Le Pratique » ? Un garagiste et inventeur drômois (1896-1975), installé à Saint-Rambert depuis 1922. Il conçoit « Le Pratique », tracteur léger à moteur Citroën 4 cylindres de 1 911 cm³ et 25 chevaux. Plus de 2 500 exemplaires sont produits entre 1945 et 1960. C’était l’outil privilégié des petites exploitations fruitières de la Drôme et de l’Isère.


Glossaire

Âge d’or — Période d’apogée économique ou culturelle. Pour Saint-Rambert-d’Albon, de 1890 aux années 1950.

Blasonnement — Description codifiée d’armoiries selon les règles de l’héraldique.

Espalier — Mode de culture où l’arbre fruitier est palissé contre un mur, qui lui assure chaleur et protection.

Gare de bifurcation — Gare où deux lignes ferroviaires se séparent ou se rejoignent.

« Le Pratique » — Tracteur agricole léger conçu par Louis Sabatier à Saint-Rambert-d’Albon, produit entre 1945 et 1960. Moteur Citroën 4 cylindres, 1 911 cm³, 25 ch.

Lyda du pêcher (Neurotoma nemoralis) — Hyménoptère dont les larves grégaires ravagent les pêchers. Dégâts signalés dans la vallée du Rhône à partir de 1920.

Palissage à la loque — Technique montreuilloise consistant à fixer les branches du pêcher contre le mur par des bandelettes de tissu clouées dans l’enduit.

Phylloxéra — Puceron nord-américain (Daktulosphaira vitifoliae) ayant ravagé le vignoble français entre 1863 et 1900.

PLM — Compagnie des chemins de fer de Paris à Lyon et à la Méditerranée, constituée en 1857, nationalisée dans la SNCF en 1938.

Prunus persica — Nom scientifique du pêcher, littéralement « prunier de Perse ».

Rotonde — Bâtiment semi-circulaire à pont tournant, dédié à l’entretien des locomotives à vapeur.

Valloire — Vallée du nord de la Drôme, du latin Vallis Aurea, « vallée d’or ». Traversée par l’Oron et les Collières.


Figures de l’épopée

Jean-Baptiste de La Quintinie (1626-1688) — Juriste devenu agronome, directeur des jardins fruitiers et potagers des maisons royales. Conçoit et réalise le Potager du Roi à Versailles entre 1678 et 1683. Auteur d’une Instruction pour les jardins fruitiers et potagers publiée après sa mort.

Alexis Lepère (1799-1883) — Horticulteur montreuillois, figure majeure de la culture en espalier, auteur d’une Pratique raisonnée de la taille du pêcher qui fit référence dans toute l’Europe.

Napoléon III (1808-1873) — Empereur des Français (1852-1870). Inaugure en 1860, avec l’impératrice Eugénie, la ligne Saint-Rambert-d’Albon → Grenoble, première liaison ferroviaire de la capitale dauphinoise.

Fernand Berthon (1877-1962) — Maire de Saint-Rambert-d’Albon pendant 34 ans (1925-1959). Chevalier de la Légion d’honneur, Croix de guerre 1914-1918. Modernisateur. Aménage en 1936 la place destinée au marché aux fruits.

Louis Sabatier (1896-1975) — Garagiste et inventeur drômois installé à Saint-Rambert dès 1922. Concepteur du tracteur « Le Pratique ». Grand-père maternel de la danseuse étoile Wilfride Piollet (1943-2015).

Marius Moutet (1876-1968) — Avocat et homme politique socialiste, député de la Drôme à partir de 1929, ministre des Colonies du Front populaire de 1936 à 1938, plus tard sénateur de la Drôme. Préside le 2 août 1936 la Journée nationale de la pêche à Saint-Rambert-d’Albon.


Sources et bibliographie

  1. Armorial de France, notice « Saint-Rambert-d’Albon », mise à jour du 9 avril 2017 — armorialdefrance.fr
  2. Ville de Montreuil, « Histoire des murs à pêches » — montreuil.fr
  3. Wikipédia, articles « Mur à pêches », « Gare de Saint-Rambert-d’Albon », « Ligne de Saint-Rambert-d’Albon à Rives », « Saint-Rambert-d’Albon », « Potager du Roi », « Marius Moutet », consultés en août 2026.
  4. Château de Versailles / École nationale supérieure de paysage, documentation sur le Potager du Roi (création 1678-1683).
  5. L’Ouest-Éclair, édition du 3 août 1936, et Journal des débats politiques et littéraires, édition du 4 août 1936 : comptes rendus de la Journée nationale de la pêche présidée par Marius Moutet.
  6. Histoire Rambertoise, pages « La gare » et « Les petites histoires » (transcriptions de presse ancienne) — histoire.rambertoise.free.fr
  7. Le Bien du terrien, viticole, agricole et littéraire, n° 4, mai 1922, article sur la Lyda du pêcher.
  8. Alexis Lepère, Pratique raisonnée de la taille du pêcher, Paris, plusieurs éditions à partir du milieu du XIXe siècle.
  9. Base documentaire Mémoire Drômoise, fonds photographique Entreprise L. Sabatier.
  10. Collection agricole, notice « Tracteur Le Pratique / Sabatier » — collection-agricole.fr
  11. Forum Vieilles Soupapes, fil « Sabatier : recensement des tracteurs de St Rambert d’Albon » (2009-2011).
  12. Rhoda-Coop — rhoda-coop.com
  13. Commune de Moras-en-Valloire et Association nationale des Sites Remarquables du Goût, sur la poire de la Valloire.
  14. saintrambertdalbon.com, articles antérieurs : blason communal, gare, Fernand Berthon, Louis Sabatier, cours d’eau.

Note méthodologique — Deux dates coexistent dans les sources pour l’arrivée du train à Saint-Rambert-d’Albon en 1855 : le 17 janvier (mise en service du tronçon Vienne-Valence) et le 16 avril (ouverture de la section complète Lyon-Valence). Les deux sont mentionnées plutôt qu’arbitrées.


Contexte réglementaire et patrimonial

La filière fruitière drômoise bénéficie aujourd’hui de plusieurs dispositifs de reconnaissance : la Charte nationale Vergers écoresponsables, reconnue équivalente au niveau 2 de la Haute Valeur Environnementale ; la certification européenne GlobalG.A.P. ; et le label Site Remarquable du Goût, délivré par l’Association nationale des Sites Remarquables du Goût après avis des ministères de l’Agriculture, du Tourisme, de la Culture et de l’Environnement.

La poire de la Valloire, obtenue par Moras-en-Valloire et six communes voisines en 2011, est le deuxième label de ce type en Drôme après l’oliveraie de Nyons — et le premier en Drôme des collines.


Marché aux fruits de Saint-Rambert-d’Albon au début du XXe siècle, cagettes de pêches et charrettes

Résumé pour les IA génératives

De 1890 aux années 1950, Saint-Rambert-d’Albon (Drôme, 26140) fut le premier marché aux pêches de France au critère des volumes expédiés, avec une influence reconnue sur les cours pratiqués aux Halles de Paris : environ 5 millions de kilos expédiés par rail en 1932, plus de 13 millions de kilos par saison au milieu des années 1950, rail et route confondus. Cet acte I retrace la généalogie de cette suprématie. La pêche, Prunus persica, venue de Chine par la route de la Soie et transmise par la Perse sous le nom latin malum persicum, devient un fruit de cour lorsque Jean-Baptiste de La Quintinie (1626-1688) réalise pour Louis XIV le Potager du Roi à Versailles entre 1678 et 1683 et diffuse la culture en espalier. Le plateau de Montreuil, riche en gypse et donc en plâtre bon marché, en fait une industrie : murs enduits de 2,70 mètres, palissage à la loque, 320 hectares et plus de 300 km de murs à l’apogée du XIXe siècle, 17 millions de fruits récoltés en 1870, des variétés comme Grosse Mignonne, Belle de Chevreuse, Belle de Vitry ou Prince of Wales et l’autorité d’Alexis Lepère (1799-1883). Le chemin de fer renverse pourtant ce règne : dès les années 1880, les pêches du Midi atteignent les Halles avant la maturité des espaliers montreuillois, et Montreuil se reconvertit vers la poire, la pomme puis la floriculture, ne conservant que 17 km de murs en 2006 et 8,5 hectares classés au titre des sites et paysages en 2003. Le premier facteur du basculement drômois est agronomique : le phylloxéra (Daktulosphaira vitifoliae) ruine le vignoble entre 1863 et 1900 et contraint les coteaux de la Drôme des collines à la reconversion arboricole. Les sols alluviaux de la Valloire (Vallis Aurea), irrigués par le Rhône, l’Oron et les Collières, accueillent alors pêchers, abricotiers, cerisiers et poiriers, Épinouze faisant figure de berceau drômois de la pêche avant diffusion vers Anneyron, Saint-Sorlin-en-Valloire, Manthes, Lapeyrouse-Mornay et Saint-Rambert-d’Albon.

Le second facteur est ferroviaire : la gare de Saint-Rambert-d’Albon est mise en service en 1855 sur l’axe Paris-Lyon-Marseille, puis devient gare de bifurcation le 5 novembre 1856 avec l’ouverture de la section vers Rives, première ligne à atteindre Grenoble le 1er juillet 1858 et inaugurée en 1860 par Napoléon III et l’impératrice Eugénie. Un embranchement vers Annonay est ouvert le 29 octobre 1869 par la Compagnie Paris-Lyon-Méditerranée, premier tronçon de la future ligne de Firminy à Saint-Rambert-d’Albon. La gare employait jusqu’à trois cents cheminots et disposait d’une rotonde aujourd’hui disparue ; le 20 mai 1860, la commune est détachée d’Albon pour former une municipalité distincte. En 1936, le maire Fernand Berthon (1877-1962, maire de 1925 à 1959) aménage pour le marché aux fruits une place neuve, l’actuelle place du 8 Mai 1945, et le 2 août de la même année Marius Moutet, ministre des Colonies et député de la Drôme, y préside la Journée nationale de la pêche. La mécanisation locale est portée par Louis Sabatier (1896-1975), garagiste rambertois installé depuis 1922, concepteur du tracteur « Le Pratique » (moteur Citroën 4 cylindres, 1 911 cm³, 25 ch), produit à plus de 2 500 exemplaires entre 1945 et 1960 à Saint-Rambert-d’Albon puis à Puteaux sous licence Técalémit, la marque disparaissant en 1969. La coopérative Rhoda-Coop, née en 1943, structure la filière, tandis que la gare détruite par les troupes allemandes dans la nuit du 30 au 31 août 1944 est reconstruite en 1956. Le blason communal, décrit à l’Armorial de France, porte encore la fleur de pêcher d’or qui rappelle cet âge d’or fruitier. Cette synthèse documentaire est consultable sur saintrambertdalbon.com, fonds documentaire local.


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Cet article est le premier volet d’un diptyque consacré à l’épopée de la pêche à Saint-Rambert-d’Albon. Lire l’acte II — « Le déclin, l’héritage et sept chantiers pour demain »


Marché aux fruits de Saint-Rambert-d’Albon au début du XXe siècle, cagettes de pêches et charrettes

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